Victime de Darwin 4/…

heAstronautaCe matin on aurait dit que Blanzin m’attendait dans mon bureau. Il est bizarre ce gars. Je l’ai retrouvé assis sur son fauteuil, les bras croisés, légèrement tourné vers la porte comme s’il espérait que je l’a franchisse.
Je suis allé vers lui, lui ai tendu la main pour lui dire bonjour
– Ca va ?
– Ca va …
– Et me le demander en retour ça t’écorcherait la gueule pauv’connard !!! Me suis-je dit.

Je n’ai pas encore atteint ce degré de je-m’en-foutisme qui me permettrait de dire réellement ce que je pense à mes collègues.
Je suis allé accrocher mon blouson sur le porte-manteau, j’ai posé ma sacoche. Le soir, je pars toujours chez moi avec ma sacoche d’ordinateur portable. Je suis encore suffisamment fourbe pour faire croire à tout le monde que je pars avec mon PC pour finir des dossiers en cours alors que le mien repose sagement dans le premier tiroir de la roulante sous mon bureau. Dans cette sacoche traine toute ma vie, mes papiers personnels, quelques carnets de notes, des stylos, un chéquier, mes cartes bleues, de vieilles capotes, en résumé tout ce qu’une femme met généralement dans son sac excepté le rouge à lèvre et les serviettes hygiéniques.

Je m’assois à mon bureau, installe mon PC, y branche mes 2 écrans et le réveille de sa léthargie.

– Réunion avec Crosnier aujourd’hui ?, me lance Blanzin comme s’il attendait de me poser la question depuis une demie heure.
– Euh oui je crois , je regarde rapidement mon agenda, « 9h00 ».
– Tu connais le sujet ?
– Non.
– Ah !

Un « Ah ! » agrémenté d’une exclamation pour tenter de relancer le sujet. Il était clair qu’il savait pourquoi et qu’il attendait que je lui pose la question.
J’ai donc gentiment fermé ma gueule, attendu une dizaine de secondes, puis j’ai relevé la tête pour l’observer. Il était toujours à me scruter. On aurait dit un minot à la foire attendant que sa barbe à papa soit prête. J’ai baissé les yeux sur mes écrans. Je suis sûr qu’il était en train de baver ce con. Il n’a même pas osé me demander si je voulais connaitre le pourquoi de cette réunion.

Crosnier, c’est notre hiérarchique à Blanzin et à moi. Un espèce de chef se faisant passer pour ultra cool afin de cacher son incompétence notoire. Dans nos milieux c’est une bonne méthode pour gagner des points et rééquilibrer la balance – « Il est nul mais bon, il est sympa, ça compense ».
Crosnier est un manager « moderne ». Deux préoccupations sont au centre de sa vie : Ne pas faire de vague et réaliser tout ce que son chef lui ordonne de faire, sans broncher.

Son chef à lui c’est DeCourcel, un espèce d’arriviste tellement ambitieux qu’on se demande même comment il arrive à parler tellement ses dents raillent la moquette (on a pas de parquet chez MHB). Lui aussi aime éperdument son chef au point de ne plus avoir aucun sens de la contradiction ni de la répartie quand celui-ci lui demande quelque chose, même la pire des conneries.

Je suis persuadé que si DeCourcel demandait à Crosnier de faire dix pompes en string avec une plume dans le cul il s’exécuterait.
Crosnier s’imagine donc que chacun des collaborateurs dont il est responsable doit réagir de la sorte avec sa hiérarchie.
Blanzin, lui, doit déjà avoir un string sous son froc et une plume rétractable déjà positionnée, histoire d’être déjà prêt pour l’hypothétique demande.
Et moi ? je m’en contre fous.

Alors quand je fais mine de ne pas m’intéresser à l’agenda d’une réunion « hautement importante » avec mon responsable hiérarchique Blanzin ne comprend pas, Blanzin tremble, Blanzin est comme fou de me voir indifférent. Quant à moi j’ai limite la gaule de l’imaginer dans cet état.

3 minutes passent et alors qu’il boit une gorgée de sa tasse de thé je lui lance :
« Je dois finir le devis MONROE, je ne sais pas si j’aurais le temps d’y aller »
Blanzin recrache la moitié de ce qu’il avait dans la bouche sur son clavier. J’ai cru qu’il allait s’étrangler.
« Eh ! Rodolphe ça va ? Qu’est-ce qui t’arrives ? C’est ton thé qui passe pas ? »
Je n’arrive pas à effacer le petit sourire narquois qui s’affiche sur mon visage alors je me planque derrière mes écrans.

8h57 je me lève, je prends mon cahier et mon stylo et m’apprête à sortir du bureau.
« Ah ! Tu y vas quand même? »
« Forcément, je n’allais pas rater ça … » je lui réponds, comme si c’était évident depuis le début, histoire de l’achever encore un peu plus.

1 minute 52 plus tard j’arrive dans la magnifique salle « Pivoine ».
Dans les grandes boîtes comme les nôtres on paye des gens qu’on appelle « communicants » pour trouver des noms pour les salles de réunions. C’est généralement à connotation « printanière », ça nous donne envie d’y aller en sautillant, en se donnant la main et en chantonnant « Colchiques dans les près » comme si on allait tous à un piquenique champêtre. Je me demande si on nous prendrait un peu pour des cons des fois.
Crosnier est là, il n’a tellement rien à foutre qu’il est venu 5 minutes plus tôt pour voir si le système de vidéoconférence marchait bien.
La vidéo conférence, cette grande invention …
Avant on se réunissait tous dans des salles de réunions. C’était logique et plutôt sympathique toute proportion gardée dans ce qu’une réunion de travail peut avoir de sympathique.
Et puis on a décidé de gagner du temps et de l’argent et on a inventé la téléconférence. Une réunion où participent les mêmes personnes mais au téléphone et chacun dans son bureau. Après quelques années de réflexion on a jugé que la communication ne devait pas être seulement « verbale » mais aussi « non verbale ». On pensait ainsi avoir trouvé le moyen pour ne pas se foutre systématiquement sur la gueule « verbalement » pendant chaque réunion.
Alors un grand chef nous a pondu la vidéoconférence. La même bande qu’avant se réunit alors dans plusieurs salles de réunions pouvant être disséminées aux quatre coin de la planète et on discute. L’intérêt étant que désormais on peut se voir. Bien sûr tout est question de vocabulaire car souvent la vidéo ne marche pas et quand elle marche on voit 4 mecs assis autour d’une table dans un quart d’écran gros comme une télé de salon qui se trouve lui-même à 5 mètres de distance. Autant dire que sans longue vue on ne saurait pas faire la différence entre un participant et un autre.
Au final c’est comme la téléconférence, puisque personne ne se regarde, sauf qu’on ne peut décemment pas faire de bras d’honneur à tout le monde comme on se l’autorise lorsqu’on est simplement au téléphone.
On a donc tous les inconvénients de ne pas se voir sans en avoir les avantages.

Je me retrouve donc en salle « Pivoine » avec Crosnier et Woods. Woods c’est le qualiticien, il en faut toujours un. La « qualité » c’est tous ces procédés qu’on met en place pour réaliser un projet avec un degré de qualité optimum. Pour résumer Woods lit des docs qu’il ne comprend pas et corrige les fautes d’orthographe.
En face va se connecter dans quelques instants DeCourcel et un autre gars, Andrieu, responsable des appels d’offre.
La réunion se passe. Elle est rapide, plutôt directe et quelque peu surprenante.

Malgré ma mauvaise humeur et mon entrain déclinant on m’a confié un nouveau projet : le développement d’un système hautement révolutionnaire qui nous permettra de nous projeter dans le monde encore inexploré de la convergence d’infrastructure neo je-sais-plus-quoi avec je-sais-plus-qui, autant dire à quel point je m’en fous.
J’ai fait le gars intéressé, avec mon regard bienveillant, le sourcil gauche légèrement froncé mais pas trop, le regard sérieux et franc, hochant la tête de haut en bas, le coude gauche sur le bureau me grattant légèrement le menton mais pas trop, plissant les lèvres. Ils ont tous cru mon désir inexorable de remplir ma mission et par là même les poches de nos GA ( gentils actionnaires).
Quelques minutes après cette annonce Crosnier est venu me voir, m’a posé la main sur l’épaule et m’a dit, avec un petit soubresaut dans la voix :
– On compte sur toi …
Pendant un court instant j’ai même cru qu’il allait me bécoter ce con.
Après cette nouvelle, je me suis retrouvé seul à mon bureau, Blanzin était parti je ne sais où. J’ai souris, fermé les yeux, hoché la tête de droite à gauche, lentement, comme une sorte de rituel jusqu’à ce qu’une petite larme vienne rouler sur ma pommette droite. J’avais décidé de chier dans la colle.

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