Victime de Darwin 6/…

JeanMedecinJe me réveille la bouche pâteuse avec une envie profonde d’envoyer valdinguer ma vie actuelle. C’est étrange ce sentiment de tristesse et de mélancolie qui se mélange onctueusement à la colère. Je sens que ça bout à l’intérieur mais il me manque quelque chose pour tout évacuer ; peut-être un vrai caractère, d’aucun dirait « des couilles » tout simplement.
Je mets cet état sur le coup d’un ras le bol passager, d’une petite dépression sans importance et puis je pense à tout ce que je pourrais perdre si j’envoyais tout chier.
Je me prépare sans grosse envie. Je pourrais me motiver pour ranger un peu mais je n’en ai pas le désir, qui pourrait s’en plaindre, le poisson rouge que je n’ai pas ?
J’ai l’habitude d’écouter France inter le matin depuis que je n’ai plus personne à qui parler. Le 5/7 d’Eric Delvaux puis le 7/9 de l’inénarrable Patrick Cohen, le chasseur de cerveaux malades. Ecouter les malheurs du monde me rassure sur les miens, ça les dilue mais malheureusement ça ne dure que le temps d’un journal radio.
Je m’aperçois, que j’ai encore une fois oublié d’acheter du café au Monoprix la veille au soir. Je vais donc devoir recevoir ma dose matinale à la machine à café de MHB. Cette perspective ne m’enchante guère, les conversations de machine à café ont tendance à me donner la nausée. Quand on y parle pas des déboires de la gauche au pouvoir, on a le droit au petit dernier qui arrive à faire du vélo sans roulette. Je décide donc de me préparer et d’aller prendre mon petit noir au Grand Café de Lyon avenue Jean Médecin, café hautement réputé de la capitale azuréenne qui se targue d’être présent depuis 1900 et se permet donc d’afficher des prix excessifs et un service déplorable, on s’en fout nous ! On mise tout sur le passage et non les habitués. Cependant, ils ouvrent à 7h00 et la terrasse est, somme toute, très agréable par beau temps. Elle donne sur l’avenue Jean Médecin désormais semi piétonne. Semi piétonne veut dire qu’on peut y marcher et qu’il ne peut rien nous arriver à part se faire couper en deux par un tramway (d’où le « semi »). J’aime y voir la ville se réveiller. Habiter en ville n’a quelques fois pas de prix.
Une fois habillé, il est 7h00, je descends de chez moi. J’habite au 3eme étage d’un immeuble assez bourgeois. Je me suis fait un point d’honneur à ne jamais prendre l’ascenseur. Ni voyez pas un goût prononcé pour le sport ou l’écologie ménagère il y a simplement que notre ascenseur me fait peur. Malgré ses trois portes : une porte extérieure battante pleine, dotée d’une petite lucarne, suivi d’une porte grillagée et en enfin la porte intérieure se repliant en « accordéon ». Je me suis d’ailleurs souvent demandé s’il était aux normes. Quoiqu’il en soit je ne le prendrais pas même s’il l’était, j’ai peur des ascenseurs je vous dis. Je n’ai simplement aucune envie de mourir dans une de ces machines qui aurait décidé d’aller s’écraser 15 mètres plus bas. Quitte à mourir je préfère choisir comment.
En descendant l’escalier je rencontre Madame Lipovsky, gentille veuve d’environ 80 ans habitant le deuxième étage. Elle a l’habitude de se lever tôt, d’attendre derrière la porte, d’ouvrir à chaque passage et de feindre une rencontre accidentelle. Tous les voisins s’en amusent et jouent le jeu mis à part le gros con du 5ème gauche, M. Thibault, qui de toute façon ne parle à personne.
A mon passage Madame Lipovsky ouvre sa porte toute pomponnée et m’interpelle avec un joli sourire.
– Il ne fait pas chaud aujourd’hui. !?
– Je ne sais pas Madame Lipovsky je n’ai pas encore mis le nez dehors.
– Vous descendez bien tôt aujourd’hui ?
– Euh, effectivement je n’ai plus de café, je descends en prendre un sur l’avenue.
– J’allais justement sur jean Médecin, vous m’accompagnez ?
– /Vous êtes bien gentille la vieille mais là non, j’ai envie d’être seul alors lâchez-moi !!/
– Avec plaisir Madame Lipovsky
Et encore une fois il m’a manqué ce petit-quelque-chose pour lui répondre réellement ce qui me passait par la tête.
Je me retrouve alors dans la rue de Paris une petite vielle toute gentille pendue à mon bras droit en direction de l’avenue Jean Médecin.
Alors que je m’attendais à être saoulé de bavardages interminables d’une veuve âgée, ma petite vieille à moi ne disait mot.
Nous avons marché jusqu’à la fin de la rue de Paris et c’est juste avant d’aborder Jean Médecin qu’elle sortit ses premiers mots
– Elle est belle cette avenue désormais
– C’est vrai, lui répondis-je
– Je vous laisse je pars vers la libération, enfin De Gaulle.
– Ah ?! très bien.
– Bonne journée jeune homme.
– Bonne journée Madame Lipovsky
Elle est partie à droite, moi à gauche, je suis resté un peu bête de cette soudaine séparation. Deux secondes plus tard elle m’interpella de nouveau.
– « Dites ? », Je me retourne, « Tout n’est pas perdu vous savez, au revoir ».
Que savait-elle de ma vie pour me dire cela ?
Comment cette petite vieille avait pu me déstabiliser en une phrase ? Mon état intérieur se voyait-il si aisément ?
J’ai parcouru les 100 m me séparant du Grand café de Lyon et me suis installé au bord de la terrasse après avoir commandé un double café et un croissant au garçon debout devant l’entrée de l’établissement.
J’ai bu mon café, mangé mon croissant et j’ai réfléchi.

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